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 [Traduction] La Forge du Vieux Tubal - Ann Finnin

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Iridesce
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Date d'inscription : 14/04/2010

MessageSujet: [Traduction] La Forge du Vieux Tubal - Ann Finnin   Lun 15 Aoû - 21:48

in The Forge of Tubal Cain
© Ann Finnin
Traduit/adapté de l’anglais par Tsukimi


Imaginez un instant que vous souhaitiez reconstituer un puzzle. Un gros tas de pièces aux bords étranges sont répandues devant vous. Vous avez une vague idée de ce à quoi le puzzle est sensé ressembler, mais vous n’avez pas de boite affichant l’image du puzzle fini pour vous servir de guide. Comment commenceriez-vous l’assemblage des pièces ?

Tel était précisément notre dilemme en hiver 1976 lorsque nous avons commencé à reconstruire la tradition 1734. Qu’est-ce que nous allions bien pouvoir faire dans le cercle si nous ne voulions pas y faire l’amour, nous y souler, jeter des sorts d’amour, d’argent, ou pour guérir les oignons aux pieds de la tante Edna ? Et comment tracerions-nous le cercle, en ne suivant pas le rituel standard des Gardnériens ? Les rituels pour tracer le cercle que nous avions appris jusqu’à maintenant n’étaient pas seulement longs, mais aussi terriblement pesants, ils demandaient un bon bout de temps et d’efforts.

Nous avons décidé qu’il devait y avoir une meilleure manière de faire. Alors nous nous sommes assis là, avec les rituels que nous tenions des Gardnériens et de la Tradition Américaine, et nous les avons disséqués. En utilisant une grande variété de références, en consultant des gens qui avaient travaillé dans plusieurs traditions, et en saupoudrant le tout d’une bonne dose de bon sens, nous sommes parvenus à identifier et dans la plupart des cas, éliminer les pratiques rituelles qui n’étaient pas nécessaires à ce que nous essayions de reconstruire.

Les premières choses à prendre le large furent les emprunts les plus évidents à la Magie Cérémonielle. Avec les livres que nous avions à disposition, il était très facile d’identifier les passages concernés. Par exemple la consécration du sel et de l’eau, le triple tracé du cercle, la protection des éléments, etc. Nos lectures nous avaient appris que ces éléments rituels remontaient à l’époque où les cercles magiques se traçaient préalablement à l’invocation de démons. Pour des travaux magiques de ce type, il était évidemment impératif d’utiliser un rituel lourd pour s’assurer que les forces négatives puissantes resteraient bien en dehors de l’espace de travail.

Nous utilisions le cercle dans un but complètement différent : contacter des forces positives et les garder à l’intérieur de l’espace de travail rituel. Dans la tradition que nous tachions de reconstruire, le cercle était un endroit sacré où les Dieux et les mortels pouvaient se rencontrer et communier ; ce n’était pas une cellule de contention pour des esprits antisociaux qu’il fallait brusquer pour leur faire faire quelque chose d’utile sous la contrainte. Par conséquent, nous avons décidé que la plupart des éléments rituels empruntés à la magie cérémonielle étaient superflus, et nous les avons simplement éliminés. Cela a considérablement raccourci la durée de notre procédure pour tracer le cercle, et personne ne l’a regretté.

Nous avons laissé tomber en second lieu le rituel écrit. Avec Ed nous avions d’abord appris à improviser nos invocations des Quarts. Nous en sommes arrivés au point où nous improvisions tout. Au final, même les parties mémorisées, aussi petites fussent-elles, s’en allèrent. Par exemple, le rituel de tracé du cercle que nous recommandons actuellement à nos étudiants vient à la base de Joe Wilson, et nous le communiquons à nos étudiants uniquement en guise de modèle. Au fur et à mesure les novices se familiarisent avec l’improvisation, et ils finissent presque toujours par utiliser leurs propres mots.

Et ensuite, une fois le cercle tracé ? Que pouvions-nous faire pour développer la tradition, entre le tracé et le bannissement du cercle ? Le but d’une tradition à Mystère après tout, était de développer une relation avec la Déité (ou les Déités, selon le point de vue), et de demander l’aide de ces Déités concernant son développement magique et spirituel. Le manière de faire était, logiquement :

a) contacter la Déité et établir une méthode de communication avec Lui ou Elle, et

b) établir un état de conscience extra-ordinaire suffisamment fort, mais sans prendre trop de risques.

A cette époque, très peu de covens de la Tradition Américaine faisaient quoi que ce soit d’approchant. Certains se livraient à des exercices de divination, en utilisant des boules de cristal ou d’autres médiums. Très peu pratiquaient l’ »aspecting », plus connu dans le courant New Age sous le nom de « channeling ». Cette pratique permet à un Pretre ou à une Pretresse d’etre possédé par un Dieu ou une Déesse, d’une manière très similaire à la possession d’un médium par l’esprit d’une personne défunte. Ces méthodes ont été mises à l’épreuve du temps, mais lorsque nous avons eu l’occasion de les voir mises en œuvre, c’était surtout par des personnes très peu entrainées qui procédaient d’une manière hasardeuse, et il n’y avait aucun moyen de distinguer ce qui pouvait être authentique et ce qui relevait peut-être de la comédie. Une fois encore, nous nous sommes dits qu’il devait y avoir une meilleure manière de faire. Alors nous avons totalement abandonné notre entrainement à l’Art et nous nous sommes intéressés à une toute autre source.

En Octobre 1974, nous avons rencontré Carroll « Puke » Runyon et en 1975, nous avons rejoint sa loge magique, l’Ordre du Temple d’Astarté, à Pasadena. Suivant à la base la charte de l’OTO, l’OTA avait cependant une différence importante qui la mettait à l’écart des loges cérémonielles habituelles tells que l’OTO ou la Golden Dawn. Dédiée à laDéesse sumérienne Astarté, l’OTA était plus païenne que judéo-chrétienne et incorporait nombre des préceptes philosophiques qui distinguaient un groupe païen d’un groupe strictement cérémoniel.

En choisissant ses méthodes magiques, Poke prit plusieurs décisions majeures. D’abord, il utilisait quelques techniques d’auto hypnose similaires à celles de Joe Wilson, pour induire un état de transe à la fois sécuritaire et efficace chez ceux qui prenaient part à ses rituels. Deuxièmement, dans les rituels de la Goetie qu’il utilisait, ilinvoquait les Dieux et Déesse de Sumer, en particulier Baal et Astarté, en lieu et place des démons judéo-chrétiens en lesquels ils furent transformés par la suite.

C’est en travaillant à l’OTA que nous avons appris comment faire se manifester un Dieu ou une Déesse dans le cercle, et comment permettre aux gens de les voir, de les entendre, de leur parler et de recevoir d’eux des messages – en regardant dans un cristal ou un miroir noir, ou par l’intermédiaire d’une personne en transe médiumnique. C’était en substance très peu différent de ce que nous avions pu voir dans d’autrescovens que nous avions fréquentés, hormis pour deux choses cruciales.

En premier lieu, on s’engageait dans le rituel avec un objectif bien défini, sur lequel tout le monde se mettait d’accord au préalable. Par exemple, le groupe pouvait stipuler que l’objectif était de contacter une Déesse spécifique (mettons, Astarté), en utilisant un rituel précis et standardisé (le miroir noir) et que le médium serait une personne en particulier et aucune autre (pas nécessairement la Grande Prêtresse ou le Grand Prêtre). Bien souvent, les gens avaient différentes questions à poser à la Déité concernant un sujet particulier.

Le second point s’avéra plus problématique. Le rituel était accompli comme prévu, puis tout le monde se rassemblait pour un débriefing. Est-ce que tout avait bien fonctionné ? Si non, pourquoi ? Qu’est-ce quia mal tourné ? Est-ce que quelqu’un d’autre dans le cercle avait expérimenté Astarté, à part la personne choisie comme médium ? Les réponses aux questions ont-elles été satisfaisantes ? Avaient-elles du sens ?

Si cette approche vous semble trop contrôlée et trop structurée, comparez-là à celle-ci. On commence un rituel planifié, et une femme s’écroule subitement sur le sol sans que personne ne s’y attende, ses yeux se révulsent, elle annonce qu’elle est une Déesse en particulier et elle se met sans crier gare à faire des proclamations, à donner des conseils et à prédire des choses que personne ne demandait, totalement invérifiables. Le coven entier reste désemparé jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle a fini. Puis elle revient à elle, tremblante et hoquetante, et exige d’être réconfortée, réchauffée, cajolée, qu’on fasse attention à elle de manière générale, et voilà le travail planifié pour la soirée qui passe à la trappe.

Qu’est-ce qu’on a là ? Est-ce que cette représentation constitue une véritable séance oraculaire, ou simplement une comédie de la part du médium ? Et même si l’oracle était authentique, est-ce que cela justifie d’interrompre le rituel de quelqu’un d’autre ? Et le plus important peut-être, les proclamations et conseils de l’oracle doivent-ils être pris à la lettre et suivis, comme s’ils étaient des instructions venues d’En-Haut ?

Les possessions spontanées, les canalisations de Dieux et Déesses et les oracles arrivent dans les cercles. Cela m’arriva même à moi alors que je débutais tout juste et que je ne savais pas grand chose en matière d’Art. Le cercle n’était pas vraiment un coven, mais une collection hasardeuse de personnes qui s’étaient rassemblées pour un rituel de pleine lune. Ce soir-là, la Grande Prêtresse était une femme très novice et très troublée émotionnellement, qui essayait se donner une contenance en vertu d’une autorité qu’elle ne possédait pas vraiment. Un vieux vétéran de l’Art – un homme qui pratiquait depuis avant la naissance de la jeune femme et qui avait des idées très arrêtées sur la manière de procéder – l’a défiée sur un point particulier du rituel. Ils commencèrent à se disputer dans le cercle, mettant tout le travail de la soire en pause en s’aboyant mutuellement dessus pour savoir qui avait raison et qui avait tort.

Totalement gênée par la situation, et cependant incapable de faire quoi que ce soit pour arranger les choses, j’ai commencé à regarder la lune au-dessus de nous en me disant que tout ce brouhaha était un terrible gâchis par une si belle nuit. La seule chose dont je me souvienne, c’est que tout le monde m’a regardée comme si une deuxième tête avait poussé sur mon cou. On m’informa que pendant un bref moment, Quelqu’un ou Quelque chose d’autre s’était tenu là dans mon corps, avait regardé par mes yeux, et parlé avec ma bouche, en disant quelque chose du genre « Comment osez-vous vous quereller dans le cercle sacré. Arrêtez de faire n’importe quoi et continuez le rituel. »

La possession (si c’en avait été une) n’avait duré qu’une minute ou deux, puis j’étais revenue sans aucun effet secondaire désagréable. Je n’ai absolument aucune idée concernant l’entité, était-ce une Déesse, LA Déesse, ou mon moi supérieur ? Mais cela n’avait aucune importance. C’était quelque chose d’autre que ma personnalité novice de 22 ans, et les mots prononcés, quels qu’ils aient été, avaient été pris immédiatement à la lettre. Les deux personnes en question ont immédiatement cessé de se disputer, se sont présenté mutuellement des excuses (!), et le rituel a continué normalement jusqu’à son terme.

Ces possessions spontanées sont-elles authentiques ou non ? Cela dépend de la situation. Certaines le sont, d’autres pas. Toutefois, même si une possession authentique et non sollicitée se produisait dans un cercle, ce serait plutôt l’indice que quelque chose se passe mal durant le rituel et qu’une intervention de l’Autremonde est nécessaire pour résoudre le problème.

Ce n’est pas simplement risqué magiquement et psychiquement, c’est aussi difficile pour un médium de canaliser une Déité sans avertissement et sans préparation. Et les réactions émotionnelles des autres membres du cercle rendent compliquée toute évaluation critique du contenu du message énoncé. Par conséquent, notre tâche était de trouver comment établir un contact authentique et vérifiable avec les Déités, de leur laisser assez de temps pour parler comme elles le souhaiteraient, sans que le rituel ne tourne à la possession en self-service qui conduit à la comédie et à d’autres abus.

Au fil des années, avec un peu plus d’entrainement en matière d’hypnose et de psychothérapie, ces techniques sont pour nous devenues un art subtil. Nous avons utilisé des miroirs noirs, de la fumée d’encens, des lames brillantes, des chaudrons remplis d’eau et d’autres supports de voyance pour provoquer des manifestations que pratiquement tous pouvaient percevoir d’une manière ou d’une autre. Nous avons aussi développé des techniques avec lesquelles toute personne pouvait atteindre un certain niveau de capacité médiumnique, et ainsi être capable de recevoir des images, des messages, et de manifester physiquement les déités via la possession dans le cercle.

Mais quels Dieux seraient donc invoqués ? Ce choix était crucial car il devait déterminer l’état d’esprit culturel de Roebuck. Un panthéon égyptien, par exemple, donnerait une culture entièrement différente d’un panthéon gréco-romain.

Dans le Corpus 1734 il y avait un étrange addendum de trois pages, présumément attribué à Norman, qui donnait un aperçu de ce qui semblait être la structure d’un cercle. Chaque point cardinal était marqué par un château, lequel avait un dirigeant, un symbole, et un attribut élémentaire, comme suit :

A l’Est, un château entouré par du feu, sur lequel règne Lucet.
Au Sud, un château entouré par des arbres, sur lequel règne Carenos.
A l’Ouest, un château sous les profondeurs de la mer, sur lequel règne Nodens.
Au Nord, un château construit dans les nuages, sur lequel règne Tettans.

Quelques recherches nous ont bientôt révélé que Lucet n’est autre que le Lugh Salmidanach, « aux dons multiples », des légendes irlandaises, ou Llew à la longue main ds légendes écossaises – tous deux étant des guerriers solaires de style appolonien, talentueux dans toutes les formes d’artisanat et d’art, et particulièrement dans le domaine de la poésie bardique. Il y avait aussi des associations maçonniques très claires avec Lucifer dans son rôle de Porteur de Lumière, mais nous avons décidé de les abandonner pour nous concentrer sur les formes irlandaises et écossaises de ce Dieu. Comme Lugh et Llew étaient quasiment identiques, nous avons décidé d’utiliser ces deux noms de manière interchangeable.

Carenos était bien entendu le Cernunnos gaulois, le Dieu aux bois de cerf dont l’image figure sur le Chaudron de Gundestrup. Ce n’est pas seulement un dieu de fertilité, c’est aussi Gwyn ap Nudd ou Herne le Chasseur, un dieu des animaux, à la fois lié à la reproduction des espèces et à la chasse. Il est appelé au Sud en tant que Cernunnos lorsqu’on met le cercle en place, mais on reconnaît également son côté sombre durant les fêtes de la Lune des Veneurs, en Octobre, lorsqu’il mène la Chasse Sauvage pour rassembler les âmes des animaux et des hommes qui ne survivront pas au froid de l’Hiver à venir.

Nodens était un peu plus obscur. Il s’avéra être un dieu des mers britannique, plus spécifiquement le Dieu des Grandes Profondeurs, des Abysses. Il avait un temple à Lydney dans le Goucestershire. Les gens l’invoquaient pour retrouver des objets perdus ou découvrir des trésors cachés, mais il y a aussi des indices qui montrent que son temple était utilisé également pour obtenir des rêves oraculaires et les faire interpréter par des Prêtres. Il est aussi associé à Llawereint ou « Main d’Argent », un terme qui désigne le Dieu Ludd, Nudd, ou le Nuada irlandais, qui avait également une main en argent. Il est mentionné dans des récits d’Arthur Machen et de H.P. Lovecraft.

Tettans, c’était Teutatès, ou Toutatis, un autre Dieu gaulois associé aux orages. Les Romains l’assimilaient à Mars ou Mercure, faisant de lui à la fois un Dieu de la guerre et de la connaissance, un peu comme l’Odin Nordique. Il est également mentionné dans une bande-dessinée française dont les personnages vivent dans un village qui résiste à l’Empire romain (ndt : il s’agit bien évidemment de notre Astérix à la renommée internationale). Un peu partout dans les dialogues, ils s’écrient « Par Toutatis ! » comme un gentleman bien comme il faut de jadis se serait écrié « by Jove ! ». Selon toute vraisemblance, cette pièce adhérait à l’ensemble.

Le schéma émergeant était pour le moins intéressant. Le trait le plus évident était la dissemblance entre les associations élémentaires de la magie cérémonielle et des Gardnériens, et de cette structure de cercle. L’Air était au Nord, équilibré par la Terre au Sud. Le Feu à l’Est s’équilibrait par l’Eau à l’Ouest. Le jeune guerrier s’opposait au vieux roi, l’homme vert s’opposait au sorcier sage. Ce n’était pas orthodoxe mais c’était sensé, à la fois sur le plan de la magie, du mythe, et de la psychologie. L’ensemble formait une série d’archétypes opposés qui s’arrangeaient dans le cercle de manière à se contre-balancer les uns les autres.

Cette organisation s’avérait très similaire au systèmes des Arts Ecossais décrit par Doreen Valiente dans son livre ABCs of Witchcraft – les esprits rouges et gris, les esprits blancs et noirs, le feu opposé à l’eau, la terre opposée à l’air. Nous étions tombés accidentellement sur un schéma celtique traditionnel d’associations élémentales, en rupture avec le schéma inspiré par la Golden Dawn que les Gardnériens utilisaient. Ce schéma serait éventuellement associé aux lignes de ley. (Ndt : voir au sujet de cette notion de « ley line », la page wikipédia « Alignement de sites » http://fr.wikipedia.org/wiki/Alignement_de_sites)

Mais c’était encore incomplet. Dans ses lettres à Joe Wilson, Cochrane avait évoqué les « reines des Dieux du vent », ou un système de Déesses allant par quatre, qui compléteraient les quatre Dieux. Malheureusement il ne les nommait pas. Cochrane avait donné à Joe la tâche de les identifier, comme un exercice à faire, mais à l’époque, Joe n’avait jamais réussi à les découvrir de manière satisfaisante. Nous avons décidé que pour équilibrer totalement le cercle, nous allions recourir à des Déesses élémentales en plus des Dieux, et que nous les invoquerions également en établissant le cercle. A partir de là, nous devions nous débrouiller par nous-mêmes.

Avec l’aide de l’ex-femme de Joe, Mara, nous avons commencé nos recherche, armés de deux hypothèses majeures. La première était que les quatre Déesses ne seraient pas les « épouses » ou les « consorts » des quatre Dieux. Elles ne devraient même pas obligatoirement appartenir au même panthéon. Elles seraient choisies en tant que « Déesses les mieux disposées à apporter un ensemble d’attributs », indépendamment de leurs relations mythologiques avec les Dieux. Pour cela, nous avons décidé de placer les Déesses aux Quarts intermédiaires, ce qui aboutissait à une roue à huit rayons plutôt que quatre. Chaque Déesse aurait ainsi un festival et une direction bien à elle, et elles ne partageraient rien avec les Dieux si ce n’est un attribut élémentaire relativement arbitraire.

En second lieu, toujours dans la lignée de notre éloignement des pratiques de magie cérémonielle, nous avons décidé d’associer une Déesse à chaque élément, même à ceux traditionnellement considérés comme « mâles » tels que l’air et le feu. Etrangement, ce furent les deux éléments les plus aisés à pourvoir. Les Irlandais avaient une Déesse du Feu, Brighid, qui présidait traditionnellement tous les domaines dans lesquels Lugh était renommé – poésie bardique, guérison et forge. Elle était en fait si puissante que les Chrétiens n’avaient pas réussi à s’en débarrasser. Alors ils l’ont canonisée en tant que « Sainte Brigitte » et ont permis à son feu sacré de continuer à être entretenu à Kildare pendant des siècles. Elle était déjà naturellement associée au festival d’Imbolg, ou Candlemas, situé au point Nord-Est de la roue de l’Année.

Puis vint la Reine de l’Air et de l’Obscurité elle-même, la Déesse irlandaise belliqueuse Morrigan, qui vole au-dessus des champs de bataille sous la forme d’un corbeau. Il n’y avait pas de Dame plus indiquée pour régner sur Samhain, le festival des morts, lorsque le bétail était abattu avant que l’hiver ne vienne. Sous son aspect de Morgane la Fée, elle était également associée à la sorcellerie, et Samhain était un moment où le voile entre les mondes était le plus fin, où l’on faisait de la divination pour avoir un aperçu de l’année à venir.

Le Sud et l’Ouest étaient plus obscurs et moins évidents. Une Déesse nommée Niamah, la soeur de Tubal Cain et l’inventeuse des arts divinatoires, fut suggérée comme candidate possible pour le Sud. Nous lui avons découvert une similarité avec la Reine d’Elfame écossaise, l’irlandaise Niamh aux Cheveux d’Or, et la Nimue du cycle arthurien. Elle était la Dame qui enlevait le poète/le mage dans l’Autremonde, le réduisant à l’esclavage amoureux. Elle présidait non seulement à la fertilité du corps mais également à celle de l’âme et de l’esprit, lors du festival de Beltaine.

La Dame de l’Ouest fut la plus difficile à trouver. Lammas, ou Lughnasadh, était aussi le festival de la mère adoptive de Lugh, Tailtiu, mais nous n’avons rien pu trouver de signifiant à son sujet pour lui attribuer ce rôle, et nous ne sentions tout simplement pas que c’était approprié. Nous avons essayé Maeve ou la Reine Mab, la dame des rêves et des visions telle que décrite par Shakespeare, mais ça ne fonctionnait pas davantage. Puis nous nous sommes tournés vers le panthéon écossais et nous avons pris en compte le fait que Llew était aussi un barde. La Mère des Bardes était Cerridwen. A ce stade, nous savions que nous avions mis le doigt dessus. Cerridwen n’est pas seulement la dame du chaudron, symbole universel de l’eau, mais était aussi associée à la Reine du Graal. Le Graal, dépouillé de son symbolisme chrétien spécieux, devient le Vaisseau du sang, le Ventre de la Grande Mère, d’où toute vie est issue. Puisque l’eau de mer est chimiquement identique au sang, cela conviendrait.

Le cercle était complet.

Arrivés à ce point, nous nous sommes détournés de ce qui commençait à ressembler à un panthéon pan-celtique et nous avons décidé de conserver les formes centrales du Dieu et de la Déesse données dans le matériel de Cochrane. Dans ses lettres, Cochrane décrit son groupe et lui-même comme « le Peuple de Goda et le Clan de Tubal Cain ». Pour nous aligner sur sa tradition, nous avons gardé Goda comme Déesse Mère et Tubal Cain comme Dieu Père, et nous les avons invoqués au centre à chaque fois que nous tracions un cercle. Il s’avérerait plus tard que cette décision était sage.

La seule référence que nous avions trouvée concernant Goda venait de La Déesse Blanche, de Robert Graves, où elle était décrite comme une forme britannique particulière de la Déesse qui est « ni nue, ni vêtue, etc. » D’où son association avec Lady Godiva, dans le folklore anglais, qui fut mise au défi par son mari d’apparaître nue en ville si elle voulait le convaincre de renoncer à imposer au peuple une lourde taxe. Elle résolut le problème en descendant à cheval les rues de Coventry, drapée dans sa longue chevelure. Cette énigme poétique se trouve aussi dans nombre de chansons populaires qui parlent de tâches apparemment impossibles à accomplir, qui permettent à celui qui les résout d’accéder aux secrets de l’Autremonde. C’est un motif très similaire à celui du Mabinogion où Llew explique à Blodewedd qu’il ne peut être tué que s’il se trouve « ni sur terre ni sur l’eau, etc. ». Elle lui demande de résoudre l’énigme et de lui monter la seule et unique position dans laquelle il pourrait être tué, et au moment où il s’exécute, elle le fait tuer d’une flèche par son amant.

Il était très évident depuis le départ que Goda était davantage un titre qu’un nom (un titre venant très probablement des Nordiques, Godia signifiant Déesse ou Prêtresse). Le fait qu’Elle soit invoquée par Son titre, plutôt que par Son nom, l’identifia plus tard avec « 1734″, à la fois l’Amour et la Mort, le Noir et le Blanc, la Rose issue du Tombeau, la Créatrice et la Destructrice. Son nom secret, qu’on peut utiliser pour l’appeler, est donné à tous ceux qui la cherchent de manière individuelle, et ne doit être révélé à personne d’autre.

Tubal Cain est longtemps demeuré une énigme. Dans la Déesse Blanche, il est décrit comme un personnage sémitique, le petit-fils du Caïn de l’histoire de Caïn et Abel. La tradition maçonnique le décrit comme un forgeron semi-divin qui forge les choses de ce monde, aussi bien des objets utiles que des armes de guerre, des socs de charrue aussi bien que des épées. Plusieurs poèmes intéressants, écrits par des poètes anglais aux environs de la Première Guerre Mondiale – y compris Kipling – décrivent Tubal Cain de cette manière.

Le Forgeron au teint charbonneux amant de la Déesse Blanche est une autre figure souvent représentée dans les récits et chansons populaires. Certaines sectes Sufi médiévales, particulièrement dans les Iles britanniques (Ndt: « Certain medieval Sufic sectes, especially in the British Isles » je ne vois pas de quelles îles britanniques elle veut parler) enduisaient leurs visages de charbon, et le Forgeron-Magicien-Artisan est un symbole particulièrement celtique. Dans le mythe romain, Vulcain était boîteux, et les lettres de Cochrane évoquent le « Dieu cornu et tordu ». Mais pourquoi utiliser Tubal Cain plutôt que Wayland ou Goibniu ou tout autre forgeron celtique ?

Un érudit renommé, Isaac Asimov (Ndt: également écrivain de science-fiction très célèbre), écrivit dans son commentaire de la Bible que selon lui Tubal Cain, bien qu’il soit mentionné dans la Genèse, n’est pas sémitique du tout. Tubal est une région des montagnes du Caucase près de la Mer Noire. Cain signifie « forgeron » ou « qui travaille le métal ». Donc Tubal Cain signifie « le forgeron de Tubal », natif d’une région d’où on dit que les Celtes sont originaires, avant d’avoir migré à travers l’Europe. Si c’est en effet le cas, alors le Vieil Homme est littéralement l’arrière arrière arrière… grand-père, peut-être l’origine même des Celtes.

Puis, il fallut se pencher sur la Déesse Noire, « 1734″ en personne. Dans ses lettres à Joe, Cochrane avait écrit : « De même, 1734 n’est pas la date d’un événement, mais un groupe de chiffres qui signifient quelque chose pour une Sorcière. Un qui devient Sept états de Sagesse – la Déesse du Chaudron. Trois qui sont les Reines des Eléments… Quatre qui sont les Reines des Dieux du Vent. L’orthodoxie juive croit que celui qui connait le nom Saint et Imprononçable de Dieu détient un pouvoir absolu sur le monde matériel. Pour faire court, le Nom de Dieu en tant que Tetragrammaton (« Je suis ce que Je suis ») aboutit en Hébreu aux lettres IHVH, ou à l’Adom Kadomon (L’Homme Céleste). Adom Kadomon est composé de tous les archanges – en d’autres termes, une vision poétique des Eléments rassemblés. Les croyances de Juifs et des Sorcières se rejoignent sur ce point : l’homme qui découvre le secret des Eléments peut contrôler le monde physique. 1734 est la manière sorcière de dire IHVH. »

La solution de l'énigme s'avéra en fin de compte très simple. Tout ce que nous avons eu à faire fut d'ouvrir notre vieille édition jaune de La Déesse Blanche de Robert Graves, page 295. A cette page figure un tableau de correspondance entre les chiffres et les lettres de l'ancien alphabet des arbres druidique. Tout y est. 3, les mères élémentales, qui correspondent au "i". 4, les reines des dieux du vent, qui correspondent au "o". Ensuite, 1 et 7, qui donnent "a" et "p", d'accord.

Ou pas d'accord, malheureusement. Arrivés à ce point, il faut laisser un peu de côté la logique et se reposer sur l'intuition. Si l'on prend le 1 et le 7 non comme deux chiffres séparés, mais comme le nombre 17, le "un qui devient sept", nous sommes sur la bonne voie. Il n'y avait cependant pas de correspondance pour le 17 dans le tableau de Graves. La liste s'achève par le 16, et le H, la lettre sans chiffre, qu'il était interdit de prononcer. Nous avions donc trouvé notre 17ème lettre. En combinant les trois on obtenait H-I-O. Ce n'était pas très profond, n'est-ce pas ? Et ce n'était pas un nom que nous avions entendu auparavant. Nous l'avons tout de même mis à l'épreuve. Nous avons tracé un cercle avec une femme servant d'oracle. Puis nous avons commencé à chanter HIO comme un mantra, et nous avons attendu de voir ce qui se passait.

Nous avons eu un sacré choc.

"1734" se révélait être Hécate, Isis la Noire, Sophia, Kali et Ereshkigal - toutes les déesses sombres dont nous avions pu entendre parler se fondaient en une seule. Ce n'était vraiment pas la Dame que nous avions rencontrée à l'origine dans les livres de Gardner, de Crowther ou de Lady Sheba - la "plus douce des femmes" qui parle dans la Charge de la Déesse gardnérienne, pour qui "tous les actes d'amour et de plaisir sont Ses rituels". Cette Dame-là était la porteuse de mort et de décomposition, et toute les angoisses et les désillusions sont Ses rites. Pourquoi ? Parce que c'est par cela qu'on apprend les leçons de la vie et qu'on forge sa propre destinée. Pas de plaisir, d'ébats et de rituels de fertilité ici. Ce sont les affres d'un pénible travail. On ne récolte que ce qu'on a semé. Il n'y a pas de repas gratuit. Tout finit par se payer. Ce n'est pas étonnant qu'on garde Son nom secret. Trop de gens le maudiraient s'ils le connaissaient.

"Dans Son amour", écrivit Cochrane à Joe, "il y a la mort, et elle déchire ses poètes/amants en mille morceaux avant de leur conférer la sagesse ... Soyez très attentifs à Ses pièges tout au long de votre vie - ils vous rendront plus sage mais vous chanterez avec douceur et tristesse après cela. Elle est la Destinée, la Créatrice et la Destructrice. Vous comprendrez pourquoi Elle détruit, mais la destruction apportera ses propres chagrins. En tant que Déesse de l'Amour, Elle nous rend tous humbles à certains moments, et ce chagrin que l'on ressent est peut-être Son plus grand cadeau au poète frappé par la lune."

La Déesse Noire est la Gardienne de la Porte du monde manifesté. Elle est, si vous préférez, une personnification de ce que l'on appelle souvent les Lois de la Nature ou les Lois Naturelles - des règles inviolables et impitoyables qui gouvernent l'univers matériel, particulièrement la loi de Cause à Effet (nommée Destin en Occident et Karma en Orient). Cette loi stipule que tout comportement, même passif, produit un résultat ou une conséquence. Ce n'est pas forcément un processus linéaire. Comme une balle de billard qui en frappe d'autres et les envoie dans toutes les directions, une action peut produire une myriade de conséquences qui, à leur tour, sont des actions produisant d'autres conséquences d'une manière exponentielle.

"C'est dans le Destin et dans le fait de surmonter le Destin que réside le véritable Graal", écrivit Cochrane, "car c'est de cela que nait l'inspiration, et par cela qu'on triomphe de la mort ... La Magie et la religion nous aident à surmonter le Destin, et le Destin est un berceau qui balance l'esprit encore enfant."

C'est pour cela qu'on décrit la Déesse comme à moitié blanche et à moitié noire.

Cochrane a décrit la foi comme ayant trois mystères, les mystères masculins, les mystères féminins, et les mystères des Prêtres/ses et Magicien/nes. En invoquant ce que nous pensions être le nom secret de la Déesse, nous avions mis les pieds dans les mystères des Prêtres/ses et des Magicien/nes. Cette branche des mystères promeut la magie personnelle et la croissance spirituelle sur le plan individuel, en ne faisant aucune différence entre les sexes. Elle est profilée pour ces hommes et ces femmes qui veulent dépasser la mentalité de "troupeau", et les rôles des sexes qui vont avec, pour se développer en tant qu'âmes individuelles.

Ceci constituait la différence principale entre une tradition de la fertilité et une tradition des mystères. Dans un culte de la fertilité, les rôles des sexes, et des divinités qui les incarnent (la source des archétypes de Jeune Fille / Mère / Vieille Femme) sont très accentués, puisque la fonction des hommes et des femmes diffère dans l'acte d'engendrement. Toutefois, dans une tradition des mystères, la dévotion à la muse créative (la Déesse Blanche) et l'oeuvre du Karma (la Déesse Noire) sont essentiellement les mêmes pour les deux sexes. L'âge, le statut marital, ou le fait d'avoir eu ou non des enfants, devient tout à fait immatériel.

Les pions se mettaient enfin en place et le schéma global commençait à émerger. Une seule pièce nous échappait encore. Il y avait deux clés, disait Cochrane dans ses lettres, qu'il fallait trouver pour pratiquer la tradition. L'une de ces deux clés consistait à découvrir le nom secret de la Déesse, caché dans les nombres "1734", et l'autre consistait à trouver la manière correcte d'approcher l'autel, un rituel qu'il décrivait d'une manière très diffuse, avec beaucoup de métaphores et pas grand chose de précis. Nous avions réussi à découvrir le nom secret de la Déesse et à demander Son aide. Maintenant, il nous fallait découvrir comment Approcher l'Autel.

Robert Cochrane, dans une de ses lettres, a dit de l'autel qu'il était "élevé, dans tous les aspects auxquels vous puissiez penser", mais qu'il n'y a qu'une seule manière correcte de l'approcher, qui est la suivante : "en lui tournant le dos, et la tête tournée vers la droite ou vers la gauche pour regarder la croix des Eléments et le Trépieds..." Premièrement, il fallait "offrir vos dévotions et prières en vous inclinant trois fois devant l'autel, les bras croisés sur votre poitrine, puis tourner autour de l'autel ... le nombre de fois qui correspond à la Divinité que vous priez ou invoquez."

Nous avons passé plusieurs mois à tenter de trouver un rituel qui correspondrait aux spécificités décrites dans les lettres. Malheureusement les indications étaient vagues (probablement à dessein). Nous nous sommes dits qu'on était sensés décrire une spirale autour d'une sorte de structure centrale, regarder par-dessus son épaule à un point précis, et que des choses étaient sensées apparaître. Mais le processus exact nous échappait totalement.

Finalement, après bien des réflexions, nous avons abouti à une sorte de danse en spirale dans laquelle on était supposé tourner autour d'un point central illuminé. Une nuit de Pleine Lune, nous avons rassemblé tout le monde et essayé ce rituel. Il fut bien plus difficile à réaliser que nous ne l'avions pensé. Les gens étaient pris de vertige et tombaient. Notre salon n'était pas assez large et les gens se cognaient dans les meubles. Et tout ce que nous avons obtenu au final, c'est un message fort que tout le monde a reçu : nous étions proches du but, mais nous n'avions pas encore découvert le secret.

A ce moment-là, il devint de plus en plus clair que nous avions atteint la limite de nos ressources. Aucun livre ne pouvait nous guider plus loin, et notre intuition se trouvait face à une impasse. Nous étions coincés. Il nous fallait une aide de l'Autremonde. Mais quel genre d'aide exactement ? Et comment devions-nous la demander ?
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[Traduction] La Forge du Vieux Tubal - Ann Finnin
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